22 mai 1916Déroute conservatrice
Une opposition sans panache Pour briser cette séquence libérale, le Parti conservateur compte sur un nouveau chef. Il s'agit de Philémon Cousineau, qui a succédé à Joseph-Mathias Tellier en février 1915. Cela laisse peu de temps à Cousineau pour relancer une formation qui n'a fait élire que 16 députés en 1912. Se faisant fort de « Mettre Gouin dehors » (14 avril, p. 1), le chef conservateur remet en question les réalisations des libéraux, notamment leur gestion des routes, leurs politiques en matière de justice et d'éducation ainsi que leurs budgets excédentaires qui résultent, selon lui, d'habiles manipulations. Il a également dans sa mire l'intégrité du gouvernement qu'il qualifie de « pourri ». (28 avril, p. 3) Tablant sur les coûts de la prison de Bordeaux, ainsi que sur l'affaire Mousseau - une histoire de pots-de-vin datant de 1914 qui implique des conseillers législatifs libéraux - , Cousineau tente de secouer les électeurs en les avisant que : « Si vous maintenez le gouvernement actuel, soit par vos votes ou par votre abstention de voter, vous serez coupables de ces scandales comme M. Gouin lui-même. » (20 avril, p. 6) Sur le terrain, l'organisation conservatrice n'a cependant pas les muscles de la machine libérale. De plus, elle ne peut compter sur l'appui des nationalistes, comme ce fut le cas lors des élections précédentes. Dans les pages du Devoir, Henri Bourassa se fait même cinglant à l'endroit du chef conservateur. Selon lui : « Le Parti conservateur ce n'est plus rien, Cousineau ce n'est personne. » (9 mai, p. 1) Soulignant les réalisations positives du gouvernement Gouin, Armand Lavergne, qui ne sera pas candidat, constate pour sa part le fossé qui le sépare des Bleus : « Ce qui était fissure dans notre alliance en 1912, est devenue large brèche en 1916. » (25 avril, p. 6) Le contexte national joue pour beaucoup contre Cousineau, car à ce moment le gouvernement fédéral conservateur de Robert Borden est fortement contesté au Québec. Son comportement dans le dossier de l'enseignement du français dans les écoles ontariennes (règlement 17) suscite le mécontentement. Les émotions sont exacerbées par la motion Lapointe-Devlin, en faveur de l'instruction en français pour les jeunes ontariens dont c'est la langue maternelle. Cette motion, à laquelle les tories s'opposent, sera battue à la Chambre des communes en pleine campagne électorale provinciale. Cette situation a des répercussions négatives sur les conservateurs provinciaux. D'autant plus que Cousineau, qui a voté contre le projet de loi Galipeault, permettant aux Commissions scolaires de souscrire à la campagne contre le règlement 17, affiche la volonté de reconstituer les « fortes lignes de parti ». Cette attitude incite Bourassa à le décrire comme une « marionnette » des fédéraux et à écrire qu'une éventuelle administration Cousineau « ne saurait être qu'une caricature de gouvernement ». (9 mai, p. 1) Les libéraux bien en selle Gouin profite de cette tourmente. Il mise aussi sur le contexte économique favorable découlant de l'effort de guerre. Lorsqu'il présente son programme au Monument National, le 4 mai, le premier ministre aborde les différents volets de son action - transports, éducation, etc. - en mettant en évidence leur impact sur le plan économique. Ce qui ne l'empêche pas de lancer des piques à ses adversaires - « M. Cousineau n'a qu'un appétit, un gros appétit, le pouvoir » (5 mai, p. 5) - et à leur programme. Maintenant âgé de 55 ans, Gouin se permet également un blitz de fin de campagne, multipliant les assemblées à travers la province à l'approche de l'échéance électorale. Malgré la présence de quelques libéraux indépendants, le parti au pouvoir présente un front unifié face à des conservateurs peinant à trouver des enjeux susceptibles de mobiliser l'électorat. Dans 22 circonscriptions, ces derniers rendent les armes sans opposition, alors que seulement 3 des leurs bénéficient d'un traitement semblable. La débandade se confirme le 22 mai. Le Parti libéral enlève 75 des 81 sièges en jeu, une véritable razzia qui ne laisse à l'opposition que 6 députés, 3 à Montréal et 3 en province. Les figures de proue du gouvernement remportent des victoires faciles alors que de nouveaux visages, comme Louis-Athanase David et Hector Laferté, font leur entrée à l'Assemblée législative. Il en va de même de Peter Bercovitch, dans Montréal-Saint-Louis, le premier député juif à siéger à l'Assemblée législative du Québec. Cette défaite a pour effet d'affaiblir une opposition conservatrice déjà passablement ébranlée. Dans les jours qui suivent, les rumeurs circulent déjà quant à un éventuel remplacement de Philémon Cousineau, vaincu décisivement dans sa circonscription de Jacques-Cartier. Les premières spéculations portent sur Arthur Sauvé, un député de 41 ans qui vient de se faire réélire dans Deux-Montagnes. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal, Boréal Express, 1979, 658 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome I, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1970, 236 pages. |
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