16 mai 1927Un mandat sans équivoque
Au pouvoir depuis 1897, le Parti libéral peut compter sur une équipe électorale efficace, prête à quadriller la province. Le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau souhaite également que le contexte économique jouera en faveur de sa formation. Dans le manifeste qu'il diffuse dès le début de la campagne, celui-ci fait grand état des réalisations de son gouvernement - Loi sur l'assistance publique, Loi des liqueurs alcooliques, amélioration des routes, des écoles, etc. - et de la croissance industrielle en cours, appuyant son propos par une pluie de données chiffrées. L'économie au centre des débats Les conservateurs attaquent chaque facette de ce bilan, pointant du doigt des dossiers où les libéraux auraient erré, comme la voirie ou la colonisation. Leur intégrité est également dans le collimateur du chef de l'opposition selon qui : « Après trente ans, le régime libéral, en décadence, a trop de choses à cacher pour permettre une enquête sérieuse sur son administration. » (6 mai, p. 2) Un autre thème récurrent est l'approche préconisée par Taschereau pour promouvoir le développement économique. En plus de s'engager à faire front face aux « trusts qui dilapident notre domaine national » (25 avril, p. 1), Sauvé pourfend le gouvernement qui « Pour cacher son incompétence administrative (...) a vendu nos richesses à des étrangers qui partagent avec des ministres et des politiciens, pendant que les nôtres s'exilaient de notre province. » (10 mai, p. 1) Cette vision est partagée par des nationalistes comme Henri Bourassa, le député fédéral de Labelle, qui s'en prend sans ménagement au premier ministre dans les pages du Devoir. Elle ne fait toutefois pas l'unanimité auprès des partisans traditionnels des conservateurs, notamment dans le milieu des affaires. Faisant allusion au mouvement d'exode qui décime le Québec depuis le XIXe siècle, Taschereau argumente pour sa part : « J'aime mieux importer des dollars américains qu'exporter des Canadiens aux États-Unis. » (27 avril, p. 8) Sauvé mise aussi sur des controverses récentes pour entacher la crédibilité des libéraux. L'attitude du parti au pouvoir est écorchée par une multitude de polémiques ayant marqué la dernière année : le jugement sur les frontières du Labrador, l'achat de la Montreal Water & Power, le respect du repos du dimanche, l'affaire de la Duke-Price, l'inondation de terres dans la région du lac Saint-Jean, etc. Même le suivi à l'incendie du théâtre Laurier-Palace fait l'objet de reproches, incitant le premier ministre à déclarer : « Il faut être à bout de ressources pour battre monnaie et essayer de faire du capital politique avec l'affreux malheur du 9 janvier. » (23 avril, p. 3) Un élan brisé De leur côté, les libéraux tentent d'améliorer leur situation à Montréal où ils ont essuyé de cuisants revers en 1923. Une solide organisation, bénéficiant de ressources considérables, se met en branle. Les candidatures dissidentes sont peu nombreuses. En pleine campagne, un Montréalais non-élu, Alfred Leduc, qui est candidat dans Montréal-Saint-Henri, fait même son entrée au cabinet comme ministre sans portefeuille. Taschereau rappelle pour sa part aux électeurs de l'île le danger de s'isoler en demeurant loin du pouvoir : « Mais Montréal veut-il continuer à se tenir à l'écart et former l'opposition à lui seul ? » (23 avril, p. 3) Les conservateurs ont leur propre défi : effectuer des percées hors des grandes villes où les succès ont été marginaux en 1923. Affecté par le décès des députés Jules Langlais et Arthur Plante, Sauvé compte sur des candidatures comme celles de Laurent Barré (Rouville) et de Joseph-Noé Ponton (Richmond), deux figures de proue du syndicalisme agricole capables de séduire l'électorat rural. Lors d'un grand rassemblement au théâtre Saint-Denis, le 13 mai, les conservateurs font l'étalage de leurs muscles. Comme en 1923, ce ralliement de fin de campagne, où les gros noms du parti sont présents, se déroule devant un public nombreux et enthousiaste. Mais cette façade est trompeuse. Loin de profiter de l'élan de 1923, les conservateurs reculent. Bien qu'ils présentent 67 candidats, sur les 85 sièges en jeu, ils ne réussissent à en faire élire que 9, soit 11 de moins qu'aux élections précédentes. Une faible participation dans Montréal semble profiter aux libéraux qui reprennent 6 sièges, malgré la victoire de William Tremblay sous la bannière du Parti ouvrier. Même le coloré Camillien Houde, pourtant un des ténors conservateurs à qui l'on prédit un brillant avenir politique, s'incline dans Montréal-Sainte-Marie. Les résultats ne sont guère plus éloquents ailleurs en province. Les gains, comme celui du jeune Maurice Duplessis dans Trois-Rivières, sont rares, alors que plusieurs têtes d'affiche de l'opposition - Barré, Ponton, Pierre-Joseph Dufresne - courbent l'échine. Tirant ses conclusions de ce verdict, Sauvé parle rapidement de tenir une convention afin de trouver un nouveau chef aux conservateurs. Quant aux libéraux, ils sortent de cette neuvième victoire consécutive avec un mandat clair, face à une opposition dont la faiblesse ne manque pas d'inquiéter les observateurs de la scène politique. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Conrad Black, Duplessis : l'ascension, Montréal, Éditions de l'Homme, 1977, 487 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal, Boréal Express, 1979, 658 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome I, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1970, 236 pages. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, 392 pages. |
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