24 août 1931Sur fond de crise économique
Une bête politique Écartés du pouvoir depuis 1897, les conservateurs provinciaux souhaitent profiter de cet élan pour effectuer une percée. Depuis juillet 1929, leurs espoirs reposent sur les épaules d'un nouveau chef, le député de Sainte-Marie et maire de Montréal, le coloré Camillien Houde. Même si sa formation ne compte que 12 députés, sur les 85 qui siègent à l'Assemblée législative, Houde suscite un fort engouement. La formule qu'il utilise au début de la campagne - « Nous sommes prêts » - résume bien la confiance qui anime les conservateurs, ragaillardis par l'enthousiasme de leur chef et leurs succès sur la scène nationale. Au moment du déclenchement de la campagne, les libéraux sont en effet relégués dans l'opposition dans la plupart des provinces canadiennes. Ceux-ci demeurent néanmoins une force politique incontournable. À la tête du gouvernement depuis juillet 1920, le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau s'appuie sur une machine électorale aguerrie. Même s'il a effectué des changements au sein de son cabinet au cours du dernier mandat, l'homme de 64 ans mise sur la stabilité que son parti incarne pour rassurer les électeurs. Conscient que la crise risque de lui coûter des votes, il rappelle les mesures d'aide aux chômeurs et à la colonisation adoptées sous son règne, mettant l'accent sur la situation financière exemplaire de la province, malgré les temps difficiles. Houde tente pour sa part d'influencer le vote rural en proposant d'intervenir pour que les agriculteurs obtiennent des prêts à faible taux d'intérêt. Promettant d'être actif sur le plan social - pensions de vieillesse, allocations familiales, etc. - , il exprime également le voeu que, sous son gouvernement, « des experts en économie sociale se réunissent pour trouver les moyens d'encourager les familles nombreuses ». (15 août 1931, p. 3) De la poudre dans l'air Les deux partis, qui monopolisent presque l'espace politique, n'en restent pas là. Au cours des assemblées qui se multiplient pendant le mois d'août, les orateurs ne se gênent pas pour lancer des attaques bien senties contre la formation adverse. Les conservateurs dénoncent le règlement de la question des écoles juives par le gouvernement Taschereau, ainsi que les liens présumés de certains libéraux dans un scandale impliquant la Beauharnois Light, Heat and Power Co. L'intégrité du parti au pouvoir et de son chef est dans la mire de Houde qui ne ménage pas les propos incendiaires : « Ces enfants ayons soin d'eux et respectons le père de famille. Mais qu'est-ce que ça peut faire à Taschereau ? Tous les siens sont placés. » (19 août 1931, p. 2) Les coups fusent de partout, les libéraux brossant pour leur part un portrait désolant de la gestion de Houde à Montréal. Une rumeur tardive circule également sur un appui des conservateurs à un éventuel projet de canalisation du Saint-Laurent qui se ferait au profit des États-Unis, contre les intérêts du Québec. À un autre niveau, l'impopularité croissante de Bennett, depuis sa victoire de 1930, donne des munitions à Taschereau : « M. Bennett n'est pas plus responsable du chômage que je le suis, mais je lui reproche une chose : c'est d'avoir promis des choses qu'il ne pouvait donner. » (8 août 1931, p. 3) Allusion à peine voilée aux engagements de Houde que les libéraux tournent en dérision. Un fort antagonisme entre les deux chefs pimente cette campagne que les observateurs décrivent comme la plus hargneuse depuis plusieurs décennies. Houde qualifie le gouvernement libéral de « clique » alors que Taschereau, dans le dernier droit, se déchaîne contre son rival : « Jamais les Leblanc, les Tellier et les Flynn (d'anciens chefs conservateurs) n'ont abaissé la lutte dans les bas-fonds où Houde l'a descendue. Jusqu'à la fin, j'ai tâché de le traiter en gentilhomme, mais, aujourd'hui, je lui dirai qu'il n'est qu'un vulgaire démagogue, et que lui et sa bande essaient de soulever les basses passions. » (24 août 1931, p.1) Houde est indiscutablement l'homme à abattre pour les libéraux. Ses discours à saveur populiste font courir les foules lors d'assemblées publiques comme celles tenues le 16 août au marché Saint-Pierre, à Québec, et le 17 au marché Saint-Jacques, à Montréal. Dans les deux cas, les journaux parlent de plusieurs milliers de spectateurs, phénomène plutôt rare chez les conservateurs qui laisse présager une chaude lutte jusqu'au bout. En tout, on estime que le « p'tit gars de Sainte-Marie » aurait pris la parole devant quelques centaines de milliers de personnes au cours de la campagne. De leur côté, les libéraux bénéficient de l'appui d'une presse agressive, particulièrement Le Canada et Le Soleil qui cassent du sucre à la tonne sur le dos de Camillien Houde. Déception conservatrice À la veille du vote, les résultats semblent imprévisibles. Incertitude que renforce la présence accrue de la radio dans les foyers québécois. Il serait en effet difficile de tâter le pouls de ces électeurs qui préfèrent suivre les péripéties de la campagne dans le confort de leur maison. Autre élément impondérable : les tricheries et les irrégularités auxquelles les deux formations vont recourir lors du jour du scrutin et dont l'envergure, et l'efficacité, ne peuvent être mesurées avec précision. Le 24 août 1931, tous s'entendent pour dire que la course est serrée et que l'opposition, qu'elle soit libérale ou conservatrice, sera plus forte que celle qui siégeait avant le déclenchement de la campagne. Il n'en sera rien. Du point de vue des intentions de vote, le Parti conservateur effectue de nets progrès, passant de 36,6% à 44,2% des voix. Mais au niveau de la représentation à l'Assemblée législative, le bilan est beaucoup moins reluisant. En fait, il est désastreux. Loin d'entamer la majorité libérale, le Parti conservateur subit plutôt un recul. Il ne fait élire que 11 députés dans une chambre qui compte pourtant cinq sièges de plus, 90 au lieu de 85, qu'avant la dissolution. Le triomphe libéral, dont peu anticipaient la magnitude, est complet. En plus de submerger 12 des 15 circonscriptions de Montréal, la vague rouge emporte plusieurs conservateurs de renom, dont Houde lui-même, défait dans les deux circonscriptions où il était candidat - Sainte-Marie et Saint-Jacques. Même lorsqu'ils gagnent, comme Maurice Duplessis dans Trois-Rivières, les Bleus doivent se contenter de modestes majorités. Saluée par une presse favorable, la victoire des libéraux - leur dixième consécutive ! - sera contestée sans succès par les conservateurs. Quant à Houde, il subit un échec à la mairie de Montréal le 4 avril 1932, puis démissionne de son poste de chef du Parti conservateur le 19 septembre suivant. Lorsque Maurice Duplessis lui succède, l'année suivante, rares sont ceux qui pensent qu'une nouvelle page de l'histoire politique québécoise est sur le point de s'écrire. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Conrad Black, Duplessis : l'ascension, Montréal, Éditions de l'Homme, 1977, 487 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, 392 pages. |
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