Élections québécoises de 1960

 
22 juin 1960

« C'est l'temps qu'ça change »


Jean Lesage, premier ministre du Québec
Après 15 années consécutives au pouvoir, l'Union nationale est frappée par une série d'infortunes. Le 7 septembre 1959, son chef, le premier ministre Maurice Duplessis, décède à Schefferville. Son dauphin, Paul Sauvé, incarne une volonté de changement de plus en plus palpable au sein de la société québécoise. Mais il meurt à son tour le 2 janvier, moins de quatre mois après son entrée en fonction.

Ce contexte unique, sans précédent dans l'histoire politique de la province, secoue l'Union nationale. Si Sauvé apparaissait comme un choix logique à la succession de Duplessis, les avis sont beaucoup plus partagés quant à l'identité de celui qui le remplacera. De fait, la nomination d'Antonio Barrette, un sexagénaire à l'image conservatrice, ministre du Travail depuis 1944, crée de la bisbille au sein du parti.

Renouveau vs continuité

De son côté, le Parti libéral du Québec a un nouveau chef. Il s'agit de Jean Lesage, un ex-député à la Chambre des communes qui a succédé en mai 1958 à Georges-Émile Lapalme, défait à deux reprises en 1952 et 1956. Lapalme demeure néanmoins au sein du parti dont il est candidat en 1960, à l'instar de nouvelles têtes d'affiche comme l'avocat Paul Gérin-Lajoie et le journaliste René Lévesque, deux membres bien en vue de ce que l'on appelle « l'équipe du tonnerre ».

Sous le thème « C'est l'temps qu'ça change », Lesage propose le 6 mai un programme en 53 points. Il prévoit l'instauration immédiate de l'assurance-hospitalisation, la gratuité scolaire à tous les niveaux, incluant l'université, la création d'un ministère des Richesses naturelles, d'un autre des Affaires culturelles ainsi que d'un Conseil d'orientation économique. Le chef libéral s'engage également à régler un vieux contentieux avec le gouvernement fédéral : « J'en fais mon affaire des pensions de vieillesse. » (14 mai, p. 11)

Plutôt que de miser sur un programme, Barrette s'appuie sur le bilan de l'Union nationale, vainqueur des quatre dernières élections générales au Québec : « Au programme libéral, l'UN opposera ses réalisations. » (9 mai, p. 1) Il vante la politique d'autonomie provinciale ainsi que la gestion serrée des gouvernements unionistes, insistant sur les réalisations des 16 dernières années : électrification rurale, croissance économique, construction de routes, d'écoles et d'hôpitaux, etc.

Bien qu'il aborde aussi des questions en suspens comme le financement des universités et l'assurance-hospitalisation, Barrette cherche surtout à se situer en ligne droite avec les chefs du passé - les trois « grands » : Duplessis, Sauvé, Barrette - : « Je vais continuer dans la route tracée par mes prédécesseurs. Mais ayant une personnalité différente, je pourrai prendre des moyens différents. » (4 juin, p. 11)

Rappelant son expérience, le leader unioniste présente son adversaire comme un novice en politique, un administrateur aux compétences suspectes. Il ne manque pas non plus de souligner le fait que deux des ténors libéraux, Lesage et Lapalme, sont d'ex-députés fédéraux : « Nous (de l'Union nationale) ne sommes pas liés à Ottawa. Nous sommes indépendants. Nous appartenons à un parti provincial. » (9 mai, p. 1)

Un contexte changeant

Cette allusion à une éventuelle menace centralisatrice n'a cependant pas le même impact que par le passé. D'abord, les libéraux provinciaux ont pris une certaine distance par rapport aux fédéraux au cours des années 1950. De plus, depuis 1958, ce sont les progressistes-conservateurs de John Diefenbaker qui détiennent la majorité à la Chambre des communes.

Pour leur part, les libéraux cassent du sucre généreusement sur le dos du gouvernement unioniste, évoquant les contrats partisans, les octrois discrétionnaires, de même que le scandale du gaz naturel de 1958, impliquant des membres du cabinet Duplessis. Lesage promet même, advenant sa victoire, la tenue d'une enquête royale sur l'administration de la chose publique sous le gouvernement sortant.

Le dévoilement d'une offre financière, faite à un cultivateur de St-Pacôme par des membres de l'Union nationale pour qu'il change d'allégeance politique, a aussi un certain retentissement. Ces affaires affaiblissent le gouvernement, déjà écorché par la publication le 27 avril d'un livre choc : « Le chrétien et les élections ». Les abbés Gérard Dion et Louis O'Neill y déplorent le laxisme ambiant en matière de moeurs électorales.

Très longue - environ 8 semaines - , la campagne de 1960 est également marquée par le rôle de plus en plus significatif de la télévision. Les stratégies adoptées par les partis doivent désormais s'adapter à ce médium dont l'importance grandissante sera en évidence lors des débats précédant l'élection présidentielle américaine qui aura lieu en novembre 1960.

Même si 253 candidats sont sur les rangs pour les 95 sièges en jeu, le scrutin du 22 juin 1960 est essentiellement un affrontement à deux entre l'Union nationale et le Parti libéral. Les résultats sont serrés dans plusieurs circonscriptions, reflétant l'âpreté de la lutte à travers la province. Cette fois, ce sont toutefois les libéraux qui ont la main haute en faisant élire 51 députés. Ce qui leur assure leur première majorité depuis la victoire de 1939 sous Adélard Godbout. Jean Lesage l'emporte dans Québec-Ouest, de même que ses candidats vedettes que la rumeur envoie déjà au cabinet.

Sérieusement éprouvée dans les circonscriptions urbaines, l'Union nationale réussit à faire à peu près jeu égal avec les libéraux en milieu rural (28 sièges sur 58). Il s'agit tout de même d'un sérieux recul pour Barrette et les siens qui perdent 29 députés par rapport à 1956, une chute brutale malgré l'appui de 46,6% des électeurs. Cette défaite, la première en plus de 20 ans pour les unionistes, ébranle le leadership d'Antonio Barrette qui annoncera son départ de la vie politique le 14 septembre 1960.

Seul Frank Hanley, dans Montréal-Sainte-Anne, réussit à se faire élire comme indépendant. Une fois de plus, l'Assemblée législative sera donc dominée par le Parti libéral et l'Union nationale qui ont recueilli pas moins de 98% des votes exprimés.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages.

Richard Daignault, Lesage, Montréal, Libre Expression, 1981, 303 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Pierre Godin, Daniel Johnson, 1946-1964, la passion du pouvoir, Montréal, Éditions de l'Homme, 1980, 456 pages.

Pierre Godin, René Lévesque : Un enfant du siècle (1922-1960), Montréal, Boréal, 1994, 474 pages.

Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages.

Vincent Lemieux, Quatre élections provinciales au Québec, 1956-1966, Québec, Presses de l'Université Laval, 1969, 246 pages.

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages.

Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages.

Herbert F. Quinn, The Union Nationale, a Study of Quebec Nationalism, Toronto, Toronto University Press, 1963, 249 pages.

Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages.

Dale C. Thompson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Trécarré, 1984, 615 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)5153,68
Union nationale (UN)4345,26
Indépendant (IND)11,05
Total95100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)1 077 13551,38
Union nationale (UN)977 31846,61
Indépendant (IND)22 1871,06
Union nationale indépendant (UNI)10 5310,50
Libéral indépendant (LII)8 2080,39
Communistes (COM)5360,03
Libéral républicain (LIR)1880,01
Social démocratique (SDO)1660,01
Capital familial (CAF)1440,01
Union nationale ouvrier (UNO)1340,01
Ouvrier (OUV)500,00
Total2 096 597100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale5 259 211
Personnes inscrites2 608 439
Suffrages exprimés2 130 107
Suffrages valides2 096 597


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite49,60
% de participation81,66
% des suffrages valides98,43
% de la population s'étant exprimée40,50


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges95
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats253
Nombre de candidates0
Nombre de femmes élues0


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines0,00
% des femmes à l'assemblée0,00
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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