14 novembre 1962De l'électricité dans l'air
Selon Michel Roy du Devoir, « le gouvernement veut exploiter à fond l'effet de surprise », ajoutant que si ces élections brusquées « ont valeur de référendum, (elles) auront surtout l'avantage de procurer au gouvernement un nouveau mandat de quatre ans ». (19 septembre, p. 1) Pour sa part, le chef de l'Union nationale, Daniel Johnson, interprète cette décision comme une stratégie de Lesage afin d'empêcher le déchirement des libéraux sur la question de la nationalisation et de « concentrer l'attention des électeurs sur un seul problème et de faire oublier tous les autres ». (20 septembre, p. 2) Un État en mutation Devenu chef de sa formation le 23 septembre 1961, Johnson doit lui-même composer avec des problèmes internes. Des tensions subsistent entre lui et les partisans de celui qu'il a défait lors de la course au leadership, Jean-Jacques Bertrand. Les unionistes sont également partagés sur la question de la nationalisation. Le chef adopte un compromis. Sous son gouvernement, deux compagnies seraient absorbées : Northern Quebec Power et la Compagnie de pouvoir du Bas Saint-Laurent. La population serait ensuite appelée à se prononcer par référendum sur le sort des 9 autres. En même temps qu'elle présente son programme, le 23 octobre, l'Union nationale tente d'attirer l'attention sur le mandat libéral qui se termine. Déplorant la hausse des dépenses gouvernementales - « Ce n'est pas l'élection de la nationalisation, c'est l'élection de la taxation » (24 septembre, p. 1) - , Johnson s'engage à élever le seuil des exemptions d'impôt, à adopter un salaire minimum de 1 $ l'heure et à mettre sur pied un système complet d'assurance-santé. Des perches sont également tendues du côté des ruraux, appuis traditionnels des unionistes, avec un programme d'assurance-récolte et la création de nouveaux ministères, dont celui de l'Aménagement rural. Le Parti libéral du Québec met plutôt l'accent sur ses réalisations, notamment son programme d'assurance-hospitalisation ainsi que la création du Conseil d'expansion économique et celle de la Société générale de financement. Le slogan « Maîtres chez nous », allusion au rôle catalyseur qu'ils attribuent à la prise en charge du réseau hydroélectrique, traduit leur volonté de séduire l'électorat nationaliste. Seuls sur la patinoire Dans leurs discours, les politiques se portent aussi à l'attaque. Déposé à l'été 1962, le rapport de l'enquête Salvas sur l'administration de l'Union nationale procure des munitions à Lesage. Celui-ci utilise également des formules brutales pour dénoncer la position de ses opposants sur la nationalisation : « Quand on s'acoquine avec un trust pour fouler aux pieds les intérêts primordiaux de notre peuple, on devient traître à la nation. » (1er octobre, p. 1.) Daniel Johnson ne reste pas les bras croisés. Il évoque les coûts élevés de la nationalisation, la menace d'une médecine d'État et, à la lumière des travaux de la Commission Parent - dont le rapport sera déposé après les élections - , la perspective d'une éducation laïcisée. Au centre de la tourmente se trouve la figure de René Lévesque, le ministre des Richesses naturelles que ses adversaires dépeignent comme un radical gauchiste influent : « Après le 14 novembre, c'est Lévesque qui sera le boss du parti libéral. » (13 octobre, p. 2) On le compare même au leader cubain Fidel Castro, une référence peu populaire au moment où la crise des missiles fait les manchettes dans le monde entier. Les deux vieux partis ont toute la patinoire à eux. Après son succès exceptionnel au Québec lors des élections fédérales du 18 juin 1962 - 26% des voix et 26 sièges - , le Crédit social, un parti de droite opposé à la nationalisation de l'électricité, considère un moment la possibilité de se risquer dans l'arène provinciale. Leur chef, Réal Caouette, refuse toutefois de s'engager dans cette aventure qui aurait pu chambouler l'échiquier politique québécois. Pour sa part, l'Action provinciale, un autre parti défendant des valeurs conservatrices, présente 11 candidats. Son impact est négligeable. Un face-à-face historique Selon les analystes, les résultats demeurent imprévisibles au début de novembre. L'éclosion d'un présumé scandale, l'affaire des faux certificats d'électeurs, va cependant plomber les chances de l'Union nationale. Celui qui en est au centre, l'organisateur André Lagarde, sera éventuellement acquitté. Mais cette controverse, qui arrive dans les semaines précédant le scrutin, occupe beaucoup d'espace dans les journaux, plaçant les unionistes dans une situation inconfortable. Après la tenue de grands rassemblements publics à Montréal, le 10, un des derniers coups de dés est le débat télévisé entre les deux chefs le dimanche 11 novembre. Il s'agit d'une première québécoise qui survient trois jours à peine avant le vote. Les échanges portent sur quatre thèmes : la nationalisation de l'électricité, le gaz naturel, les programmes des partis et la performance de l'administration libérale. L'exercice suscite beaucoup d'intérêt, les observateurs s'entendant généralement pour donner un avantage à Jean Lesage. Les deux hommes tirent leurs dernières cartouches le 12 novembre. Pour Lesage, les élections constituent un choix entre « les champions du progrès et les fossoyeurs de notre libération économique ». (13 novembre 1962, p. 1) Alors que, selon Johnson, « L'Union nationale va d'abord relever les classes moins fortunées et c'est là que commence l'émancipation économique. » (13 novembre 1962, p. 1) C'est le premier ministre sortant qui gagne son pari. Les libéraux réalisent leur meilleur résultat depuis 1927 en obtenant 56,4% des voix. Même si certains anticipaient un total encore plus élevé, les 63 sièges récoltés leur procurent une forte majorité, confirmant une certaine satisfaction des électeurs à l'endroit des réformes amorcées. Leur popularité en milieu urbain est particulièrement en évidence à Montréal où ils enlèvent 13 des 16 circonscriptions en jeu. Bien que battue décisivement, l'Union nationale réussit à conserver une partie de l'électorat rural, entre autres dans les régions de l'est de la province. La victoire libérale, une deuxième consécutive, annonce tout de même un travail de reconstruction important pour Daniel Johnson face à un gouvernement qui aura les coudées franches pour mener son menu législatif à bon port. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages. Robert Comeau, Michel Lévesque, Yves Bélanger, Daniel Johnson : rêve d'égalité et projet d'indépendance, Sillery, Presses de l'Université du Québec, 1991, 451 pages. Richard Daignault, Lesage, Montréal, Libre Expression, 1981, 303 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages. Pierre Godin, Daniel Johnson, 1946-1964, la passion du pouvoir, Montréal, Éditions de l'Homme, 1980, 456 pages. Pierre Godin, René Lévesque : Héros malgré lui (1960-1976), Montréal, Boréal, 1997, 732 pages. Vincent Lemieux, Quatre élections provinciales au Québec, 1956-1966, Québec, Presses de l'Université Laval, 1969, 246 pages. Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages. Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages. Herbert F. Quinn, The Union Nationale, a Study of Quebec Nationalism, Toronto, Toronto University Press, 1963, 249 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages. Dale C. Thompson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Trécarré, 1984, 615 pages. |
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