Élections québécoises de 1966

 
5 juin 1966

Le pari de Daniel Johnson


Daniel Johnson, premier ministre du Québec
À l'été 1966, le Québec est en pleine effervescence. Un vent de changement souffle sur la province, particulièrement à Montréal où l'inauguration du métro est prévue pour bientôt alors que les préparatifs pour l'Exposition universelle de 1967 vont bon train.

Politiquement, le gouvernement libéral vient de connaître un mandat chargé, marqué par de nombreuses réalisations dont l'impact sera durable : nationalisation des compagnies d'électricité, création du ministère de l'Éducation, mise sur pied du Régime des rentes et de la Caisse de dépôt et de placement, refonte du Code du travail, etc. À ses troisièmes élections provinciales, le premier ministre Jean Lesage s'appuie essentiellement sur sa feuille de route et sur la stabilité de son gouvernement pour garder la confiance des Québécois.

Il s'engage aussi à récupérer davantage d'Ottawa afin d'alléger le fardeau fiscal des bas salariés et de poursuivre l'oeuvre de la Révolution tranquille, dont la création d'un ministère du Développement économique. Lesage justifie d'ailleurs la tenue de ces élections hâtives par le désir d'obtenir « un mandat qui le guidera dans ses négociations avec Ottawa et les autres provinces en vue d'un nouveau partage de la fiscalité ». (19 avril, p. 1)

Reprendre l'initiative

Le chef de l'Union nationale, Daniel Johnson, se dit peu convaincu par cette explication. Contrairement à 1962, il semble maintenant prêt à faire face à la musique. Malgré quelques tensions persistantes, il a réussi à stabiliser son leadership et à entreprendre la démocratisation de son parti. Comme les libéraux, il parle lui aussi de récupérer de l'argent à Ottawa, de construire une université francophone et d'abolir le Conseil législatif.

L'Union nationale cherche également à rallier son électorat traditionnel. Ses promesses, comme celle de hausser le seuil pour les exemptions d'impôt, et ses discours s'adressent particulièrement aux ruraux, aux travailleurs à faibles revenus et aux conservateurs sociaux. La menace posée par l'accroissement des dépenses et de l'endettement sous « Ti-Jean la taxe » (Lesage) est un des thèmes chers à Johnson dont la formation entreprend la lutte avec un but précis : « Les comtés, nous irons les chercher un à un, en concentrant notre effort là où nos chances sont les meilleures. » (19 avril, p. 4)

En pleine mutation, le système d'éducation fait l'objet de nombreux échanges. Évoquant le spectre de l'explosion des coûts, de « l'école sans Dieu » ainsi que la perspective de « sortir le crucifix des écoles », le chef de l'opposition somme le premier ministre de se prononcer sur les tomes 4 et 5 du rapport Parent dont le contenu est dévoilé en pleine campagne. Se défendant de déconfessionnaliser le réseau scolaire, Lesage réplique : « Certains répètent que l'éducation coûte cher. Mais rien ne coûte plus cher que l'ignorance. » (18 mai, p. 1)

À un autre niveau, Johnson cherche à reprendre l'élan nationaliste dont le Parti libéral du Québec s'est emparé en 1962. Il publie en 1965 un livre au titre choc : « Égalité ou indépendance ». Le slogan « Québec d'abord » est en évidence lors de la campagne au cours de laquelle il lance : « S'il s'avère un jour que l'indépendance reste la seule option compatible avec l'épanouissement normal de la nation canadienne-française, je serai d'accord, ce jour-là, avec ceux qui prêchent cette solution ». (20 mai, p. 1)

Nouveaux partis, nouvel enjeu

À la différence de 1962, libéraux et unionistes doivent composer avec la présence de tiers partis mieux structurés. Signe des temps, deux formations font même de l'indépendance politique du Québec un élément central de leur programme.

Il s'agit d'abord du Ralliement national, un parti conservateur né en mars 1966 de la fusion du Ralliement des créditistes et du Regroupement national. Dirigé par Pierre Bourgault, un jeune chef énergique de 32 ans, le Rassemblement pour l'indépendance nationale se positionne pour sa part plus à gauche sur le spectre politique. L'activisme et la jeunesse de ses membres sont des marques de commerce de ce parti qui prône l'unilinguisme français et compte procéder à des étatisations. Selon Bourgault : « Les solutions du RIN cherchent à faire de la collectivité québécoise un groupe de patrons et de possédants. » (7 mai, p. 3)

L'entrée en scène de ces deux acteurs, au moment où les Québécois de 18 ans peuvent voter pour la première fois, brouille quelque peu les cartes. Les observateurs s'entendent généralement pour affirmer que le RN risque de nuire à l'Union nationale auprès de l'électorat rural, alors que le RIN poserait davantage problème aux libéraux en milieu urbain.

À l'arrché

L'air de renouveau imprègne également la façon de capter l'attention des électeurs. Même les « vieux partis » adaptent leurs méthodes. Ils privilégient de plus en plus la télévision et les visites éclair - mais plus nombreuses - dans les circonscriptions, au détriment des grands rassemblements interminables qui n'ont plus la cote. Libéraux et unionistes font également affaire avec des agences pour leur publicité et leurs communications. La tenue d'un autre débat télévisé, prévue pour le 2 juin, est cependant écartée par Johnson qui tient une assemblée ce soir-là. De plus, ce dernier s'oppose à la formule proposée, calquée sur celle de 1962.

Malgré leur expérience du pouvoir et la présence de nouveaux visages au cabinet - Pierre Laporte, Eric Kierans, Claude Wagner - , les libéraux connaissent une campagne difficile. Parfois irritable, le chef Jean Lesage n'apparaît pas sous son meilleur jour. De plus, les conflits et menaces de conflits avec les employés de l'État font la une pendant une partie du mois de mai - fonctionnaires, professeurs, employés de l'Hydro-Québec, policiers, etc. Ils nourrissent les inquiétudes de ceux qui trouvent que les choses changent peut-être un peu trop vite et dans une direction qui ne leur convient pas. Le consensus demeure malgré tout que les libéraux sont largement favoris pour former un autre gouvernement majoritaire.

Aussi, plusieurs téléspectateurs s'étonnent lorsque, le 5 juin au soir, ils sont conviés à une soirée électorale passionnante. Le résultat reste en effet dans la balance pendant quelques heures avant que la surprise ne se confirme. Vainqueur avec une courte majorité de 56 sièges sur 108, l'Union nationale récolte les fruits de sa stratégie. La décision de concentrer ses efforts sur une cinquantaine de circonscriptions s'avère un véritable succès : avec seulement 40,8% des voix - contre 47,3% pour le Parti libéral ! - , les Bleus prennent le pouvoir contre toute attente.

En plus de faire ressortir les iniquités de la carte électorale, qui jouent en faveur des circonscriptions rurales, la défaite des libéraux démontre que leur message et leurs réalisations n'ont pas été à la hauteur des attentes dans les régions. L'Union nationale y règne en maître, faisant élire ses têtes d'affiche qui seront épaulées par de nombreux visages neufs. Elle réussit même des percées dans le secteur de Québec et à Montréal où elle fait élire une dizaine de députés.

De leur côté, les nouvelles formations indépendantistes restent marginales. Le Rassemblement pour l'indépendance nationale et le Ralliement national n'obtiennent respectivement que 5,5% et 3,2% des voix et sont impuissantes à faire élire un seul candidat.

Même s'il termine devant au chapitre du vote populaire, avec 150 000 votes de plus que l'Union nationale, le Parti libéral est indéniablement le grand perdant. La défaite, que peu de gens avaient vu venir, est lourde à encaisser. Aussi, dans les jours suivant le scrutin, les journalistes s'interrogent déjà sur l'avenir du chef Jean Lesage et sur celui de la Révolution tranquille dont la marche semble compromise.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages.

Robert Comeau, Michel Lévesque, Yves Bélanger, Daniel Johnson : rêve d'égalité et projet d'indépendance, Sillery, Presses de l'Université du Québec, 1991, 451 pages.

Richard Daignault, Lesage, Montréal, Libre Expression, 1981, 303 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Pierre Godin, Daniel Johnson, 1964-1968, la difficile recherche de l'égalité, Montréal, Éditions de l'Homme, 1980, 403 pages.

Pierre Godin, René Lévesque : Héros malgré lui (1960-1976), Montréal, Boréal, 1997, 732 pages.

Vincent Lemieux, Quatre élections provinciales au Québec, 1956-1966, Québec, Presses de l'Université Laval, 1969, 246 pages.

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages.

Jean-François Nadeau, Bourgault, Montréal, Lux, 2007, 606 pages.

Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages.

Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages.

Dale C. Thompson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Trécarré, 1984, 615 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Union nationale (UN)5651,85
Parti libéral du Québec (PLQ)5046,30
Indépendant (IND)21,85
Total108100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)1 099 43547,29
Union nationale (UN)948 92840,82
Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN)129 0455,55
Ralliement national (RAN)74 6703,21
Indépendant (IND)64 8512,79
null (CONN)6 1830,27
Socialiste (SO)1 0900,05
Parti communiste (PCO)5020,02
Développement économique (DEE)1250,01
Total2 324 829100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale5 780 845
Personnes inscrites3 222 302
Suffrages exprimés2 370 510
Suffrages valides2 324 829


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite55,74
% de participation73,57
% des suffrages valides98,07
% de la population s'étant exprimée41,01


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges108
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats418
Nombre de candidates11
Nombre de femmes élues1


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines2,63
% des femmes à l'assemblée0,93
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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