Élections québécoises de 1994

 
12 septembre 1994

Prélude à un référendum


Jacques Parizeau, premier ministre du Québec
C'est en plein été, le 12 juillet 1994, après cinq années au pouvoir, que le gouvernement libéral déclenche des élections. Cette annonce ferme la parenthèse sur des années éprouvantes pour les libéraux, ponctuées par l'échec des accords constitutionnels du lac Meech (1990) et de Charlottetown (1992) ainsi que la crise d'Oka (1990). De plus, une récession tenace a fait gonfler le déficit du Québec à 5 milliards de dollars.

En cours de route, ils ont également dû composer avec le départ du premier ministre Robert Bourassa (14 septembre 1993), miné par la maladie. Cela laisse peu de temps à son successeur, l'ex-président du Conseil du trésor Daniel Johnson fils. Celui-ci entre en fonction le 11 janvier 1994, quelques mois à peine avant l'échéance électorale.

Principale force d'opposition, le Parti québécois a le vent en poupe. L'échec des accords constitutionnels a donné un nouvel élan à la ferveur souverainiste dans les sondages. Il a favorisé le succès du Bloc québécois, une formation souverainiste, oeuvrant sur la scène fédérale, qui a obtenu 54 sièges lors des élections fédérales d'octobre 1993. Il a également profité aux péquistes, toujours dirigés par l'économiste Jacques Parizeau, qui ont rompu avec leur séquence noire en gagnant 5 des 6 élections partielles tenues entre 1989 et 1994.

Des libéraux déchirés

Cette nouvelle donne facilite le recrutement du Parti québécois qui attire des candidats connus comme la syndicaliste Diane Lavallée, le docteur Jean Rochon ou l'économiste Jean Campeau. Daniel Johnson fils doit aussi miser sur du sang neuf, puisque près des deux tiers de ses députés ne seront pas sur les rangs en 1994.

Les libéraux sortent d'ailleurs divisés de ce mandat. La position constitutionnelle du parti et son attitude face au rapport du président Jean Allaire, demandant le rapatriement de pouvoirs d'Ottawa à Québec, ont incité une aile plus nationaliste à quitter ses rangs. Une nouvelle formation, l'Action démocratique du Québec, voit le jour en 1994.

Dirigé par Allaire, puis par Mario Dumont, un ex-président de la Commission jeunesse libérale âgé de 23 ans, ce nouvel acteur sur la scène politique se présente comme un chien de garde « contre la tricherie et le mensonge » (25 juillet, p. A3) des « vieux partis ». Il défend une vision conservatrice sur le plan économique, son chef se disant d'accord pour « que le gouvernement retire son nez où il n'a pas d'affaire ». (28 juillet, p. A4)

Le spectre référendaire

Dans les sondages précédant la campagne, péquistes et libéraux conservent la pole, les premiers menant par une marge moyenne de 6 à 7%. Conscients que la lutte sera corsée, les deux partis s'activent par la voie des médias avant même que la date du scrutin ne soit connue.

Le Parti libéral centre son message sur l'économie : « L'emploi, la véritable option » . Certaines priorités, semblables à bien des égards à celles des péquistes, sont identifiées : aide aux jeunes familles voulant acquérir une propriété, nouveau partage fiscal avec Montréal, etc. Quant au cadre général, il est celui de la réduction de la taille de l'État et l'atteinte du « déficit zéro » sans hausses de taxes et d'impôts.

Le premier ministre cherche à opposer cet agenda à celui du Parti québécois et à son projet souverainiste. Martelant que « l'incertitude n'est pas bonne pour l'économie » (14 août, p. A4), il cherche constamment à ramener au coeur des débats l'enjeu des conséquences et des coûts éventuels de la souveraineté : « Les Québécois et les Québécoises choisissent donc entre deux options politiques, la séparation ou l'union politique. » (25 juillet, p. 1)

Le chef du Parti québécois met lui aussi de l'avant un train de mesures économiques variées comme des garanties de prêts aux entreprises, le prolongement du métro à Laval et une taxe de 1% sur la masse salariale des entreprises qui n'ont pas de programme de formation. Les péquistes parlent également de réviser des lois régissant les conditions de travail sous les libéraux, de garderies, de logements sociaux et d'environnement.

L'élément le plus discuté de leur programme demeure la tenue d'un référendum sur la souveraineté que Parizeau promet de tenir 1 an, tout au plus, après son accession au pouvoir. Cette « autre façon de gouverner » doit se dérouler en deux étapes : « L'élection va nous permettre de changer de gouvernement; le référendum va nous permettre de commencer à construire un pays. Et, entre les deux, on cherche à faire démarrer l'économie aussi vite qu'on peut, à corriger des choses. » (25 juillet, p. 1)

Nez à nez

Chaque parti doit éteindre des feux, des divisions internes, réelles ou apparentes, défrayant les manchettes. Les sondages continuent de placer le Parti québécois en avance, mais l'écart le séparant des libéraux se referme. Ce que les analystes expliquent, d'une part, par la priorité que les sondés expriment pour l'emploi, le thème libéral. De l'autre, par un appui fragile à la souveraineté, malgré l'implication du chef bloquiste Lucien Bouchard aux côtés des péquistes.

Les électeurs ont droit à un des derniers coups d'éclat de la campagne le 12 septembre. Johnson et Parizeau se font alors face devant les caméras de la télévision. Il y avait eu un débat Bourassa-Parizeau avant le référendum sur l'accord de Charlottetown, en 1993. Mais la confrontation de 1994 est la première dans un contexte électoral depuis celle entre Jean Lesage et Daniel Johnson père, le 11 novembre 1962. Cette fois, 2 millions de téléspectateurs assistent à une guerre des chiffres dont personne ne sort vainqueur décisivement.

Signe des temps, les chefs des trois principales formations acceptent aussi de participer, à tour de rôle, à une émission présentée sur Musique Plus. Cette chaîne rejoint surtout les jeunes électeurs. Autre indice révélateur des nouvelles tendances : le Parti québécois ne tient pas de grands rassemblements en fin de campagne. Sa soirée électorale se déroule même à Québec, au Capitole, une première.

Loin de trancher le débat, les résultats du 12 septembre suscitent la perplexité. Confirmant une tendance observée depuis quelques jours, la marge entre péquistes et libéraux s'est resserrée au point où elle s'établit à 0,35% des intentions de vote - 44,75% contre 44,4% - , du jamais-vu lors d'élections québécoises. La répartition des voix confère toutefois au Parti québécois une forte majorité, soit 77 sièges contre 47 pour le Parti libéral et un pour Mario Dumont qui représentera Rivière-du-Loup à l'Assemblée nationale.

La victoire de la plupart des têtes d'affiche péquistes, comme les vétérans Bernard Landry et Camille Laurin, ou les « recrues » Daniel Paillé et Rita Dionne-Marsolais, est soulignée. Tout comme la suprématie démontrée dans la ville de Québec ou des régions comme le Saguenay-Lac-St-Jean et Lanaudière. Mais le score enregistré, bien en deçà de ce que certains sondages laissaient présager, soulève des interrogations sur la suite des choses. À un an d'un référendum où la barre sera fixée à 50%, le succès des souverainiste semble compromis. (« Quelle victoire ? Quelle défaite ? » titre Gilles Lesage du Devoir le 14 septembre.)

La remontée libérale, elle, étonne. La baisse de 45 sièges, par rapport à 1989, est colossale. Mais le mandat turbulent qui se termine et les prévisions inquiétantes des derniers mois avaient donné à plusieurs l'impression que les troupes de Daniel Johnson fils sortiraient davantage affaiblies du scrutin. De toute évidence, les libéraux ont rallié beaucoup d'indécis.

Enfin, avec 6,5% des voix, récoltées avec seulement 80 candidats, l'Action démocratique s'impose comme un troisième joueur avec lequel il faut compter. Ce que l'on n'avait pas vu au Québec depuis 1976. On ne peut en dire autant des autres partis - Parti Égalité, Parti de la Loi naturelle, etc. - qui n'ont séduit qu'une part négligeable du 81,6% des électeurs s'étant rendus aux urnes.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Le Régent (1985-1995), Montréal, Québec/Amérique, 2004, 604 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Denis Monière, Jean-Herman Guay, La bataille du Québec, deuxième épisode : les élections québécoises de 1994, Saint-Laurent, Fides, 1995, 265 pages.

Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Parti québécois (PQ)7761,60
Parti libéral du Québec (PLQ)4737,60
Action démocratique du Québec (ADQ)10,80
Total125100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti québécois (PQ)1 751 44244,75
Parti libéral du Québec (PLQ)1 737 69844,40
Action démocratique du Québec (ADQ)252 7216,46
Indépendant (IND)66 2211,69
Nouveau Parti démocratique du Québec (NPD)33 2690,85
Parti de la loi naturelle (PLN)33 2060,85
Parti Égalité (PE)11 5260,29
Parti souveraineté du Québec (PSQ)5 5660,14
Parti Vert (VER)5 4990,14
Parti Citron (PCI)4 0870,10
Parti Canada (PCA)2 5670,07
République du Canada (RDC)2 2580,06
Développement Québec (DQ)1 8760,05
Parti innovateur (PIN)1 8610,05
Parti économique (PEC)1 7590,04
Parti marxiste-léniniste (PML)1 1710,03
Parti communiste (PCO)1 0620,03
Total3 913 789100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale7 192 403
Personnes inscrites4 893 465
Suffrages exprimés3 992 028
Suffrages valides3 913 789


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite68,04
% de participation81,58
% des suffrages valides98,04
% de la population s'étant exprimée55,50


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges125
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats680
Nombre de candidates138
Nombre de femmes élues23


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines20,29
% des femmes à l'assemblée18,40
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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