Élections québécoises de 1998

 
30 novembre 1998

À la recherche des « conditions gagnantes »


Lucien Bouchard, premier ministre du Québec
Fait rare au Québec : ce sont deux candidats à leurs premières élections provinciales qui dirigent les deux principales formations en lice lors du scrutin de 1998. Il s'agit de Lucien Bouchard pour le Parti québécois et de Jean Charest pour le Parti libéral.

Des ex-conservateurs dans l'arène provinciale

La confrontation qui se profile ne manque pas de piquant. En effet, les deux hommes ont siégé à Ottawa, dans le cabinet du premier ministre progressiste-conservateur Brian Mulroney, avant que Lucien Bouchard ne quitte à la suite de l'échec de l'accord du lac Meech, en 1990. Ils ont également joué des rôles de premier plan lors de la campagne référendaire d'octobre 1995, Bouchard dans le camp du Oui et Charest dans celui du Non.

C'est à la suite de ce référendum, et de la démission de Jaques Parizeau, que Bouchard quitte le Bloc québécois, formation qu'il dirige à la Chambre des communes, pour devenir premier ministre du Québec en janvier 1996. Son leadership, particulièrement en évidence lors de la crise du verglas de janvier 1998, et un contexte économique florissant contribuent aux taux de satisfaction exprimés dans les sondages à l'endroit de son gouvernement. Lors de la campagne qui s'amorce, le Parti québécois s'assure de mettre son chef à l'avant-scène : « Avec un gouvernement Bouchard, j'ai confiance ».

Le Parti libéral a lui aussi connu un changement de la garde. La démission de Daniel Johnson fils, en mars 1998, a en effet été suivie par l'arrivée de Jean Charest à la tête des libéraux provinciaux. Âgé de 39 ans, l'ex-chef du Parti progressiste-conservateur à Ottawa est considéré par plusieurs comme le seul politicien fédéraliste capable de tenir tête à Bouchard. Une hypothèse que des sondages tenus au printemps tendent à confirmer : il y a bel et bien un « effet Charest » auprès de la population.

Pas de référendum perdant

L'Action démocratique du Québec croit aussi qu'elle peut tirer son épingle du jeu lors du scrutin prévu pour le 30 novembre. À sa deuxième expérience électorale, le chef Mario Dumont dénonce l'incurie de ses adversaires - « du pareil au même » - et propose aux Québécois un programme axé sur le conservatisme économique : « Le plus beau cadeau que l'on pourrait faire aux enfants du Québec serait de commencer, dès que l'on aura des surplus, à rembourser notre dette. » (3 novembre, p. A3) Une des mesures adéquistes qui font le plus parler est la suppression de 61 organismes gouvernementaux jugés superflus.

Trois ans après le référendum, les questions constitutionnelles font encore partie du paysage politique - la Déclaration de Calgary de 1997, une éventuelle Union sociale canadienne, etc. Mais elles ne tiennent pas le haut du pavé. Même Lucien Bouchard rend la tenue d'un autre référendum conditionnelle à l'assemblage de « conditions gagnantes », une stratégie qu'il justifie ainsi : « On ne fera pas de référendum perdant. On ne fera rien qui va débiliter, qui va affaiblir le Québec. On dit qu'en revanche, on va s'assurer que les conditions gagnantes soient réunies. » (5 novembre 1998, p. 1)

Le premier ministre tient plutôt à défendre le bilan de son mandat : garderies à 5 $ par jour, entente sur la formation de la main-d'oeuvre, passage aux Commissions scolaires linguistiques, etc. Il promet aussi, après avoir effectué des compressions, de réinvestir en éducation et en santé. Instaurées dans le but de redresser les finances publiques québécoises, ces coupures, et la grogne qu'elles ont suscitée, demeurent cependant une épine dans le pied du gouvernement.

Une grande place est accordée à l'éducation et à la santé dans le programme libéral : « Le système de santé, c'est l'enjeu réel. » (19 novembre, p. A3). Le document « Pour un Québec en santé » est dévoilé pendant la campagne. Les libéraux proposent aussi un plan de réussite scolaire, avec une hausse des heures d'enseignement, des mesures ciblées pour les travailleurs autonomes ainsi qu'une baisse de 10% des impôts étalée sur l'ensemble du mandat à venir. Jean Charest se dit : « persuadé qu'on peut devenir les meilleurs en Amérique du Nord. Et pour réussir, il faut enlever le frein et repartir l'économie. » (4 novembre, p. A2) Il se fait également un devoir de rappeler qu'advenant sa victoire il n'y aura pas d'autre référendum pour « diviser » les Québécois.

Une avance qui s'effrite

L'élan qu'apporte la présence d'un nouveau chef joue vraisemblablement sur le recrutement de candidats libéraux - Benoît Pelletier, Roch Carrier, Monique Jérôme-Forget, etc. À cet égard, il semble aussi y avoir un « effet Bouchard » puisque le Parti québécois compte dans ses rangs des visages neufs issus de différents milieux - Diane Lemieux, François Legault, Norbert Rodrigue, etc. De son côté, l'ADQ, qui sera identifiée comme « Action démocratique du Québec - Équipe Mario Dumont » sur les bulletins de vote, aligne des candidats dans les 125 circonscriptions du Québec. Cette récolte reflète son rayonnement croissant.

Après avoir tiré de l'arrière dans les sondages une partie de l'été, le Parti québécois semble prendre l'ascendant sur les libéraux en cours de campagne. Il n'a toutefois pas la partie facile. Le 18 novembre, les membres de la Centrale de l'enseignement du Québec quittent le travail afin de tenir une journée d'étude sur l'équité salariale. La veille, lors du débat télévisé entre les trois chefs, une première, le premier ministre Bouchard a subi les attaques de ses opposants. Les échanges ont permis à Mario Dumont de marquer des points, nourrissant l'optimisme des adéquistes qui atteignent le plateau du 10% dans des sondages.

Plusieurs observateurs font remarquer que le scénario en cours ressemble en plusieurs points à celui de 1994. Redoutant une remontée libérale tardive, Lucien Bouchard invite ses troupes à ne rien prendre pour acquis.

Malgré cette mise en garde, les résultats du 30 novembre ne seront pas à la hauteur de ses attentes. En suffrages exprimés, l'avance péquiste s'effondre, les libéraux obtenant même 43,5% des voix contre 42,9% pour le Parti québécois. Même si celui-ci sort gagnant - 76 sièges contre 48 - , il s'agit d'une « victoire qui a l'air d'une défaite » pour reprendre, avec une touche ironique, la formule de René Lévesque en 1970. C'est la première fois depuis 1966 que la formation qui termine deuxième au pourcentage des voix forme le gouvernement. Pour les souverainistes tentés par un autre référendum, il s'agit d'un appel à la prudence.

Talonné dans sa circonscription de Sherbrooke, qu'il finit par remporter, Jean Charest réussit à limiter les dégâts. Mais son parti, comme celui de Lucien Bouchard, a vu son pourcentage d'appui baisser depuis 1994. Ce sont les adéquistes qui ont le plus profité de ce scrutin. Même si Mario Dumont demeure leur seul élu, ils ont réussi à séduire 11,8% des électeurs, une progression évidente par rapport à 1994.

Dans le sillage de ces trois partis, il ne reste que des miettes pour les autres, dont le Parti Égalité de Keith Henderson qui est en chute libre. L'ex-syndicaliste Michel Chartrand, maintenant âgé de 81 ans, fait pour sa part une campagne vigoureuse comme indépendant dans Jonquière. Il termine troisième dans cette circonscription remportée par le premier ministre Bouchard.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Parti québécois (PQ)7660,80
Parti libéral du Québec (PLQ)4838,40
Action démocratique du Québec (ADQ)10,80
Total125100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)1 771 85843,55
Parti québécois (PQ)1 744 24042,87
Action démocratique du Québec (ADQ)480 63611,81
Démocratie socialiste (DSO)24 0970,59
Parti innovateur (PIN)24 0840,59
Parti Égalité (PE)12 5430,31
Indépendant (IND)12 4410,31
Bloc Pot (BPO)9 9440,24
Parti de la loi naturelle (PLN)5 3690,13
Parti marxiste-léniniste (PML)2 7470,07
Parti communiste (PCO)2 1130,05
Total4 068 472100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale7 295 935
Personnes inscrites5 254 482
Suffrages exprimés4 115 163
Suffrages valides4 068 472


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite72,02
% de participation78,32
% des suffrages valides98,87
% de la population s'étant exprimée56,40


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges125
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats657
Nombre de candidates142
Nombre de femmes élues29


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines21,61
% des femmes à l'assemblée23,20
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
  ©  Tous droits réservés - Bilan du Siècle - Directeur: Jean-Herman Guay Perspective monde